dimanche 14 octobre 2012

Fez




      La ville vue de la terrasse du consulat
                               français.

FEZ

L'ambassade française auprès du sultan du Maroc est arrivée jeudi à Fez, ou elle a fait une entrée solennelle. Nous recevrons dans quelques jours et nous publierons la semaine prochaine les photographies prises par notre correspondant et montrant les détails de la réception.
Fez est la moins connue, la plus fermée des capitales du Makhzen. M. Augustin Bernard, maître de conférences à la Sorbonne, qui a visité cette ville il y a quelques mois, a bien voulu écrire pour l'Illustrationune courte mais substantielle monographie, qu'on lira avec intérêt, à l'heure où se discutent, dans le palais du sultan Abd-el-Aziz, les bases de l'action française au Maroc.
Vue d'un des promontoires couronnés de ruines qui s'élèvent en dehors des remparts Fez offre un aspect véritablement enchanteur, émergeant comme une île de la mer sombre de ses jardins. Au-dessus de la surface inégale des terrasses qui semblent se rejoindre d'un bout de la ville à l'autre sans que rien les sépare, se dressent seuls les minarets des mosquées et la Kasbah. Au nord sont les pentes couvertes d'oliviers du Zalagh; au sud, à l'horizon lointain, les sommets neigeux des Beni-Ouaraïn. L'oued Fez, né à quelques kilomètres de la ville, se précipite en cascades à travers les rues, avant d'aller rejoindre le Sebou, qu'on aperçoit dans le fond de la dépression.

La partie du palais contenant la mosquée privée et les appartements particuliers
du sultan Abd-el-Aziz.
--Copyright by Underwood and Underwood.]
C'est l'abondance et la beauté de ses eaux qui font la gloire de Fez et lui ont mérité dans l'islam la même célébrité qu'a Damas. La «rivière des Perles» fait tourner ses moulins, arrose ses jardins ombreux aimés des citadins. Dans chaque maison, une double canalisation apporte les eaux propres et entraîne les eaux salies: Fez a depuis le seizième siècle le «tout-à-l'égout».
Fez, qui compte environ 70.000 habitants, se compose de deux villes: Fez-el-Bali et Fez-el-Djedid, la vieille et la nouvelle Fez. Entre les deux s'étendent des terrains vagues, des cimetières, un palais et des jardins abandonnés; près des portes d'une splendide architecture pourrissent d'effroyables charognes; c'est tout l'islam, grandeurs et ruines.
Fez-el-Bali, fondée par Idriss II, vers 806 de l'ère chrétienne, fut peuplée à l'origine de gens de Kairouan et de musulmans d'Espagne (Andalous), qui s'étaient cantonnés en deux quartiers distincts, chacun d'un côté de la rivière, et entre lesquels régnaient des luttes incessantes. Les principaux monuments qui attirent l'attention sont, comme dans toutes les villes du Maroc, les portes, les remparts, les mosquées et les fontaines. Les deux mosquées les plus célèbres sont celle de Moulay-Idriss et celle de Karaouïn. Moulay-Idriss renferme le tombeau du fondateur de la ville, le grand saint que les Fàsis invoquent à chacune de leurs phrases; c'est le centre d'un vaste quartier entouré de barrières et où les musulmans ont seuls le droit d'entrer. Malheur à celui qui enfreindrait la défense!--Il serait immédiatement écharpé par la populace, ou même brûlé vif, comme il advint à un israélite il y a peu d'années. A bonne distance pourtant de la mosquée sainte, je m'attirai une apostrophe peu bienveillante parce que je fumais une cigarette: Moulay-Idriss craint l'odeur du tabac.
Karaouïn, dont on aperçoit en passant les belles fontaines et les élégantes colonnades, ressemble à la mosquée de Cordoue. Elle renferme la bibliothèque fameuse et l'école qu'on est convenu d'appeler l'université de Fez. Aux yeux des musulmans, Fez est en effet le Dar-el-alm, la maison de sapience: «Elle a toujours été, dit un écrivain musulman, le siège de la science et de la religion; pôle et centre de l'islam, mère et capitale des villes du Maghreb.»
Fez n'est pas seulement une ville de science, c'est aussi une ville de commerce. Au centre de Fez-el-Bali est la Kessaria, marché formé de rues couvertes, où l'on ne circule pas à cheval, où chaque rue a un genre de profession et vend une catégorie de marchandises, y compris des esclaves. C'est le rendez-vous des affaires et le centre des conversations; les hauts personnages, les oulémas s'y promènent gravement, ayant sous le bras le petit tapis de feutre destiné à dire la prière ou simplement à s'asseoir lorsqu'on veut causer. Très animée à certaines heures, la Kessaria est déserte le soir comme la Cité à Londres.
C'est Fez-el-Bali qui est la véritable Fez. Quant à Fez-la-Neuve, elle est en réalité bien vieille aussi, car elle date du treizième siècle. La majeure partie en est occupée par le Dar-el-Makhzen, ou palais du sultan, à l'ombre duquel se tapit le mellah ou quartier israélile, teinté de bleu, qu'habitent 8.000 juifs. Fez-el-Djedid a bien l'aspect d'une forteresse destinée à commander le pays; ce ne sont qu'alignements de murs crénelés, tours massives. Au-dessus des maisons, très basses, se dressent les pavillons aux tuiles vertes des habitations impériales. Celles-ci se divisent en deux parties: l'une publique, qui sert le matin à la réunion des vizirs et forme le palais du gouvernement; l'autre privée, précédée d'une longue cour quadrangulaire, qui est la demeure même du sultan; après avoir franchi une porte gardée par des nègres, on aborde un enchevêtrement de pavillons et de constructions confuses, entourés par les jardins ombragés de Lalla-Mia, les plantations d'oliviers de l'Aguedal et la vaste esplanade du nouveau mechouar, réservée aux déploiements des troupes et aux grandes cérémonies.
Les entrevues du chérif avec les Européens ont souvent lieu dans une petite cour, dite du pavillon bleu, autour de laquelle, dans une série de cages grillées, sont installés les fauves de la ménagerie impériale, lions, tigres, panthères, qui ponctuent volontiers de leurs interruptions les discours du visiteur. C'est dans cet étrange palais que mène son étrange vie Notre Seigneur Moulay-Abd-el-Aziz, à qui Dieu donne la victoire.
Les auteurs musulmans ne tarissent pas en éloges sur Fez: «O Fez, dit l'un d'eux, toutes les beautés de la terre sont réunies en toi! De quelles bénédictions, de quels biens ne sont pas comblés ceux qui t'habitent! Est-ce ta fraîcheur que je respire, ou est-ce la santé de mon âme? Tes eaux sont-elles du miel blanc ou de l'argent?»
Un des ministres du sultan, qui vint à Paris il y a quelques années, et auquel je demandais laquelle des deux villes lui semblait la plus belle, me répondit, non sans malice: «Sans doute, je préfère ma patrie, mais comme le Bédouin de la tente préfère la maison de toile aux plus splendides palais.» Cette humilité n'était qu'une politesse.
L'impression des Européens n'est pas toujours aussi favorable; la première sensation est évidemment l'étonnement et l'admiration: elle fait bientôt place chez la plupart à la tristesse et à une sorte d'oppression. Ces hautes maisons sont sans fenêtres sur la rue, pareilles aux femmes musulmanes qui ne se dévoilent que devant leur maître. Ces longs murs qui semblent toujours en ruines, ces rues étroites et tortueuses, ce silence qui serre le coeur, l'hostilité qu'on lit dans les yeux, dans les gestes des Maures, tout cela pèse à la longue sur le nazrani (chrétien). Fez est la réalisation parfaite d'une conception de la vie en tout et pour tout opposée à la notre. Elle n'a pour ainsi dire pas changé depuis le moyen âge, car l'islam semble figé plus que partout ailleurs dans cette ville pharisienne et fanatique par excellence. De là cette impression de vétusté, de ruine, qu'a si bien rendue Loti.
C'est, en tout cas, un incomparable spectacle que celui qui s'est offert à M. Saint-René-Taillandier à son entrée dans la ville de Moulay-Idriss. Le caïd-el-mechouar ou introducteur des ambassadeurs, Idriss-ben-Yaïch, un superbe mulâtre à la voix tonnante, est d'abord venu au-devant de lui. Puis le cortège s'est grossi peu à peu des fonctionnaires du Makhzen, dans leurs costumes d'une éblouissante blancheur, la couleur des vêtements transparaissant à travers la finesse des haïks et des djellabas; puis des cavaliers et des caïds de toutes couleurs, oranges, mauves, roses; puis les fantassins rouges, ondulant comme un champ de coquelicots; enfin toute la population de Fez rangée à Bab-Segma, la porte grandiose par laquelle le bachadour de France pénétrera dans la cité sainte. Que ce cortège des Mille et une Nuits ait, par instants, quelque chose d'une parade de cirque, il se peut. Mais l'ensemble m'a paru vraiment féerique et grandiose.
Ensuite viendront les affaires sérieuses.

AUGUSTIN BERNARD.


(Agrandissement)
LA CAPITALE DU SULTAN ABD-EL-AZIZ.--Fez vue des hauteurs couronnées de ruines qui dominent la ville. Copyright by Underwood and Underwood. Voir l'article, page 73.

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