dimanche 13 janvier 2013

L'annonce de la Guerre dans les villages de l'Isère

La rumeur monte


L'ultimatum de l'Autriche à la Serbie fut publié dans les journaux de Grenoble, de Lyon et de Marseille, qu'on lit en Dauphiné, le matin du 25 juillet. Il n'y avait pas besoin d'être grand clerc pour conclure à un danger de guerre générale, très grave et immédiat. Encore fallait-il l'habitude de lire les journaux quotidiennement et le loisir de s'informer de politique extérieure au moment de l'année où les récoltes sont mûres.

Favorisés par un temps superbe, tous nos cultivateurs travaillaient aux champs du matin au soir, et ne rentraient chez eux que pour manger la soupe et dormir, harassés de fatigue. Ce n'est point le temps d'aller à l'auberge, entre voisins, lire le journal et causer politique. D'ailleurs beaucoup d'Alpins vivent dans des écarts, où les journaux ne pénètrent jamais, et à peine le dimanche, ou les jours de marché, quelques-uns descendent-ils au village. « Dans les fermes isolées, dans les hameaux reculés, remarque un instituteur, on est complètement ignorant des événements qui défrayent les conversations.»
Enfin bien des cultivateurs ont en haute montagne un chalet, qu'ils ouvrent en été : une partie de la famille y reste plusieurs mois pour paître les bestiaux et fabriquer les fromages ; en ces solitudes, près de la limite des neiges éternelles, aucune rumeur ne parvient.

Le conflit austro-serbe, les tentatives de la diplomatie française et anglaise pour maintenir la paix, les articles pessimistes de la presse furent cependant connus et commentés dans les résidences de touristes, dans les gros bourgs, dans les villages qui bordent la voie ferrée ou avoisinent des centres importants, et dans ces petites agglomérations industrielles, créées par la « houille blanche », où l'usine reçoit des informations télégraphiques. En quelques endroits, la population devint vite «nerveuse». On questionnait le facteur, on s'arrachait les journaux.

Partout les permissionnaires furent invités à rejoindre leur corps. Ici un bataillon en manœuvres quitta subitement son cantonnement et reprit la route de Grenoble. Là des gardes forestiers, des ouvriers selliers, des maréchaux-ferrants reçurent un ordre d'appel. Les maires, les gardiens des cabines téléphoniques furent avertis de rester à leur poste. Le 31 juillet, les gardes des voies et communications commencèrent à être convoqués, et les propriétaires d'animaux et voilures classés furent discrètement avisés de se tenir prêts pour une réquisition éventuelle.

Presque tout le monde, écartait le cauchemar de la guerre. A Cognin, les villageois répétaient que nulle nation ne voudrait prendre la responsabilité d'une pareille boucherie. Telle était la commune façon de penser, à la ville comme à la campagne.
C’était le moment de sulfater les vignes, de couper les foins et de cueillir la lavande. Quelques-uns soupçonnent que les journaux exagèrent, pour augmenter leur vente.

La mobilisation


Le matin du 1er août, au courrier du matin, une foule de territoriaux reçoivent des ordres individuels de départ pour la garde des voies ferrées et des ponts.
Dans l'après-midi, les paysans se sont répandus dans les champs, et ils ne songent plus qu'à leur travail. Presque partout, la nouvelle officielle de la mobilisation générale va les étonner comme un coup de foudre.
Entré 4 heures et 5 heures et demie du soir, les communes possédant le télégraphe ou le téléphone reçoivent la dépêche du Ministre de la Guerre :
« Ordre de mobilisation générale. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août 1914. »

Puis on voit arriver « en trombe » les gendarmes, dans des automobiles réquisitionnées, ou bien au galop de leur cheval : ils parcourent la campagne pour porter l'ordre dans les communes dépourvues de poste télégraphique et téléphonique, et dans toutes ils distribuent les affiches de mobilisation et de réquisition, donnent des explications, stimulent parfois un maire peu dégourdi.

L'ordre de mobilisation, dès sa réception, a été placardé à la porte de la mairie. A Saillans, le maire, M. Maurice Faure, y a ajouté une courte proclamation.
Pour avertir les cultivateurs dispersés aux alentours, le garde champêtre bat le tambour, ou bien il prend un clairon ou une trompe ; et dans toutes les églises et les chapelles, le sonneur fait retentir le tocsin. Au long des riches vallées où les villages voisinent et où les moindres bruits se propagent dans les airs silencieux, les cloches se répondent à coups pressés, d'église à église, et le tambour roule comme un coup de tonnerre lointain.
Les paysans courbés au travail, se relèvent et consultent l'horizon.
Leur première idée est qu'un incendie a éclaté. Le feu !

La place de la Mairie est maintenant pleine de cultivateurs, de femmes, d'enfants, accourus par tous les chemins, et qui s'interpellent. Des moissonneurs ont encore leur faucille en main. Le maire monte sur le perron et, très ému, fait connaître l'ordre de mobilisation. Un profond silence suit sa lecture.
Partout, un sentiment d'étonnement profond, de consternation domine.
Faire sans le père de famille ? Comment rentrera-t-on les récoltes ? Les enfants, qui avaient d'abord trouvé ce branle-bas très intéressant, ont maintenant l'intuition d'un malheur ; les plus jeunes, en voyant leurs mères pleurées, se mettent à crier.

Partout, institutrices et instituteurs notent le calme des hommes. Ils font taire les femmes et les enfants, leur donnent quelques paroles d'encouragement et se mettent à s'occuper de leurs affaires. Réservistes et territoriaux rentrent chez eux, prennent leur livret militaire, lisent le fascicule de mobilisation, regardent les affiches qu'on vient de poser dans le village et vont à la mairie consulter les autorités, pour s'assurer qu'ils ne font pas d'erreur sur le jour de leur appel. Les habitants des hameaux et des écarts commencent à arriver ; plusieurs apportent au savetier une paire de chaussures qu'ils veulent faire ressemeler. Dès la première heure, tous les mobilisés se sont mis à préparer le départ.

La nuit est tombée. Après un souper hâtif, les réservistes préparent un paquet de linge et d'effets. Le chef de famille donne des instructions pour la tenue de la ferme et la rentrée des moissons. On ne songe guère à se coucher. Il y a encore des réunions dans la rue, au café.

Le 2 août, on délaissa le jeu de boules, passe-temps classique des dimanches dauphinois. Les mobilisés qui ne partaient point le jour même se hâtèrent de moissonner ou de faucher, ou parcoururent les environs pour assurer à leur famille l'aide d'un ouvrier agricole. Les vieilles gens, les femmes et les enfants se rendirent en grand nombre aux gares, ou allèrent s'asseoir aux croisements de routes, pour saluer ceux qui partaient.
Toute la journée, dans les vallées du Rhône, de l'Isère et de la Durance, passent des trains innombrables, pavoises et ornés de verdure, bondés de mobilisés qui rejoignent leur régiment, plus tôt même qu'il ne leur est ordonné. Le nombre des manquants sera insignifiant, et souvent nul ; les insoumis et les déserteurs, profitant de l'amnistie, viendront se présenter dans les gendarmeries pour être incorporés. Aux Thiébauds de Séchilienne, un estropié part, clopin-clopant, pour savoir à la caserne ce qu'on peut faire de lui.
Les jeunes montagnards se sont entendus, de village à village, pour défiler ensemble sur les routes.

Si grandes que soient leur confiance dans la bonne cause et leur espérance de prompte victoire, nos mobilisés savent que la lutte sera sanglante, et que beaucoup d'entre eux ne reviendront pas. Ils ont tous conscience des raisons qui rendent nécessaire leur dévouement : en bref, il faut se défendre. Beaucoup ont découvert aussi qu'ils n'allaient pas seulement se battre pour eux-mêmes, mais pour une fin qui dépasse la présente génération.
Sans se donner le mot, d'un bout à l'autre du Dauphiné, des montagnards ont à la bouche, pour exprimer la même pensée, des paroles presque identiques.

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